Les trois futurs du travail selon Anthropic d'ici 2030, expliqués simplement
Ce que dit vraiment l'étude des économistes d'Anthropic (septembre 2026) sur l'IA et l'emploi : trois scénarios pour 2030, leurs chiffres de croissance, de chômage et de salaires, ce qu'ils ont en commun, leurs limites, et ce qu'on peut en faire dès maintenant.

En septembre 2026, les économistes d'Anthropic ont publié un modèle de l'économie américaine jusqu'en 2030 avec trois scénarios. Modeste : PIB +1,6 % et presque rien sur l'emploi. Intermédiaire : PIB +8,3 %, chômage à 4,6 %, salaires des métiers de la connaissance qui stagnent. Extrême : PIB +32,4 %, chômage à 11,9 %. Ce n'est pas une prédiction, mais dans les trois futurs, la part de la richesse qui revient au capital augmente.
En septembre 2026, l'équipe d'économistes d'Anthropic, l'entreprise qui fabrique l'IA Claude, a publié un modèle de ce que l'IA pourrait faire à l'économie américaine d'ici 2030. Il est tentant de la résumer par « Anthropic prévoit ceci ». Ce serait un contresens : l'étude ne prévoit rien. Elle dessine trois futurs, et c'est justement ce qui la rend utile.
Voici ce qu'elle dit, chiffres à l'appui, et ce qu'on peut en faire sans attendre de savoir lequel l'emportera.
Qui a publié quoi
Deux documents, publiés ensemble :
- une page grand public avec un simulateur, « Scenarios for our Economic Future », version 1.0 de septembre 2026 ;
- le rapport technique, Economic Scenarios for Transformative AI, d'Anton Korinek, Charles I. Jones, Szymon Sacher, Tess Cotter et Peter McCrory (The Anthropic Institute, document de travail n° 2026-02).
Le modèle a été relu avant publication par une vingtaine d'économistes, dont Daron Acemoglu et David Autor. Les auteurs précisent qu'on ne leur a pas demandé d'en approuver les conclusions. Les chiffres de cet article viennent de ces deux documents, surtout des tableaux 3 et 4 du rapport.
La méthode : un métier est un paquet de tâches
Le modèle ne raisonne pas en métiers mais en tâches, à partir de la nomenclature officielle du ministère du Travail américain (O*NET). Chaque tâche peut connaître quatre sorts : rester inchangée, être aidée par l'IA, être automatisée, ou apparaître parce que l'IA la rend nécessaire.
L'exemple de la page est celui d'une infirmière. L'IA ne fera pas la toilette d'un patient. Elle peut l'aider à rédiger les consignes de sortie. Elle peut se charger seule de commander les fournitures du service. Et elle lui donne une tâche nouvelle : vérifier si l'IA a bien trié les patients. Le métier ne disparaît pas, il change de contenu.
Additionne ces changements sur toutes les tâches de tous les métiers, à la vitesse où l'IA est adoptée, et tu obtiens une économie. Le modèle compare ensuite 2030 avec une économie qui aurait continué sans IA.
Les trois futurs en un tableau

| En 2030, aux États-Unis | Sans IA | Modeste | Intermédiaire | Extrême |
|---|---|---|---|---|
| PIB par rapport à une économie sans IA | référence | +1,6 % | +8,3 % | +32,4 % |
| Croissance du PIB sur un an | 2,0 % | 2,4 % | 5,4 % | 15,4 % |
| Chômage, ensemble des travailleurs | 3,8 % | 3,9 % | 4,6 % | 11,9 % |
| Chômage, métiers de la connaissance | 2,9 % | 2,9 % | 4,5 % | 17,9 % |
| Salaires des métiers de la connaissance | référence | +0,4 % | −0,3 % | −11,5 % |
| Salaires des autres métiers | référence | +1,1 % | +5,9 % | +33,6 % |
| Part du revenu qui va au travail | 60,0 % | 59,4 % | 56,1 % | 45,2 % |
Source : Korinek, Jones et al., Economic Scenarios for Transformative AI, Anthropic, septembre 2026, tableau 3. Les salaires sont mesurés par rapport à une économie sans IA. Le rapport appelle les scénarios « modest », « substantial » et « extreme ».
Le futur modeste : l'IA comme internet
L'IA produit de vrais gains, mais dans la norme des grandes technologies du passé. En 2030, le PIB est 1,6 % plus élevé que sans IA, l'équivalent de dix mois de croissance ordinaire gagnés en quatre ans. Le chômage passe de 3,8 % à 3,9 %. Sur le marché du travail, presque rien ne se voit.
Le futur intermédiaire : une révolution du travail de bureau
L'IA pèse plus lourd qu'internet. Selon la page d'Anthropic, elle est capable de faire la moitié du travail de la connaissance d'ici 2030, mais elle n'est pas utilisée partout : la plupart de ces tâches restent faites sans elle. L'économie croît de 5,4 % par an, contre 2 % sans IA, plus vite qu'au plus fort de la bulle internet en 1999.
C'est là que le scénario devient intéressant pour toi, si tu travailles derrière un écran. Les salaires des métiers de la connaissance stagnent (−0,3 % par rapport à un monde sans IA), pendant que ceux des autres métiers progressent de 5,9 %. Le chômage des métiers de la connaissance passe de 2,9 % à 4,5 %, une hausse de plus de moitié. Et la part du revenu national qui va au travail perd quatre points en quatre ans, presque autant qu'en quarante ans aux États-Unis depuis 1980.
Le futur extrême : une transformation sans précédent
L'IA fait mieux que les humains la grande majorité des tâches de la connaissance, et presque toujours seule. Ce scénario suppose une IA qui s'améliore elle-même et une adoption très rapide. La croissance atteint 15,4 % par an. L'économie est un tiers plus riche, mais les métiers de la connaissance comptent 21,5 % d'emplois en moins qu'à la mi-2026, leurs salaires baissent de 11,5 %, et leur chômage atteint 17,9 %. Pour comparaison, le chômage américain a culminé un peu sous 10 % après la crise financière de 2008.
Le chiffre le plus frappant : le revenu total du travail est presque identique à ce qu'il aurait été sans IA. Toute la richesse supplémentaire va au capital, dont les revenus sont 81 % plus élevés. Une partie des relecteurs de l'étude voit d'ailleurs ce scénario davantage comme une expérience de pensée que comme un futur probable.
Ce qu'anticipent les Américains

En août 2026, Anthropic a interrogé plus de 10 000 Américains sur ce qu'ils attendent de l'IA : ses capacités, son adoption, le temps qu'il faut pour retrouver un emploi. Le rapport fait passer dans le modèle les réponses des 3 259 personnes qui ont répondu aux cinq questions qu'il utilise.
Résultat : le répondant médian se retrouve tout près du futur intermédiaire, avec un PIB 8,6 % plus élevé en 2030 et un chômage autour de 4,6 % (tableau 4). Environ un répondant sur dix a des attentes proches du scénario extrême. Les avis sont très dispersés : environ 30 % des répondants pensent que l'IA ne fait gagner aucun temps sur une tâche qui lui convient.
Ce que les trois futurs ont en commun
Le modèle ne dit pas lequel des trois futurs arrivera. Mais trois choses sont vraies dans les trois.
La part du capital augmente. Aujourd'hui, environ 60 centimes de chaque dollar produit aux États-Unis vont au travail et 40 au capital. En 2030, le capital prend 40,6 %, 43,9 % ou 54,8 % selon le scénario. Le capital, ici, ce ne sont pas seulement des actions : ce sont les outils, les logiciels, tout ce qui produit sans qu'on y passe ses heures.
Les métiers se découpent en tâches. Ils ne disparaissent pas d'un bloc. Ce qui part, ce sont les tâches claires et répétitives ; ce qui reste, ce sont celles qui demandent du contexte, de la relation, de la responsabilité.
Le travail nouveau fait la différence. Les trois scénarios ne diffèrent pas seulement par la puissance de l'IA. Ils diffèrent aussi par le travail nouveau qu'elle crée : une tâche nouvelle pour deux tâches automatisées dans le scénario modeste, une pour quatre dans l'intermédiaire, aucune dans l'extrême. Moins l'IA crée de travail nouveau, plus le futur est dur pour ceux qui louent leur temps.
Les limites de l'étude
Les auteurs les écrivent eux-mêmes, et il faut les lire avant de citer un chiffre :
- le modèle porte uniquement sur les États-Unis ;
- il laisse de côté les réponses des pouvoirs publics, les cycles économiques, les crises financières et les risques catastrophiques ;
- il ne suit pas les individus, donc il ne dit presque rien du coût humain d'un changement de métier ;
- il n'inclut pas de robots très performants, ni l'effet des investissements massifs dans les centres de données ;
- selon les auteurs, les résultats réels « peuvent différer sensiblement ».
Leur conclusion tient en une phrase : le futur n'est pas écrit d'avance.
Et en France ?
L'étude ne donne aucun chiffre pour la France, et il serait malhonnête d'en inventer. Ce qui se transpose, ce sont les mécanismes : des métiers qui se découpent en tâches, des salaires de bureau qui décrochent de ceux des métiers manuels quand l'IA avance, une part de la richesse qui glisse vers ceux qui possèdent les outils. Les niveaux de chômage ou de croissance, eux, dépendront de notre économie, de notre droit du travail et de nos choix politiques.
Ce que j'en fais, et ce que tu peux en faire
Je ne sais pas lequel des trois futurs l'emportera. Personne ne le sait. C'est pour ça que la bonne question n'est pas « lequel va arriver ? » mais « qu'est-ce qui tient dans les trois ? ».
Trois gestes tiennent dans les trois futurs :
- Sortir de la colonne A. Note ta semaine tâche par tâche et repère ce qu'une IA fait déjà. C'est l'audit en quatre colonnes, construit sur le même découpage que le modèle d'Anthropic.
- Aller chercher le travail nouveau. Vérifier ce que produit une IA, la piloter, former les autres : c'est la colonne D, et c'est elle qui sépare le scénario intermédiaire de l'extrême.
- Posséder quelque chose. Puisque la part du capital monte dans les trois futurs, un outil, un produit ou une audience qui travaille sans toi te met, même modestement, du côté qui grossit.
C'est la logique de mon livre Remplaçable : l'introduction repart de ces trois futurs, chaque partie dit ce qui tient dans chacun, et la conclusion propose un test pour vérifier que ton plan fonctionne dans les trois. Si tu veux voir où ton propre poste se situe, commence par le test de l'article sur les métiers remplacés par l'IA.
Sources
- Anton Korinek, Charles I. Jones, Szymon Sacher, Tess Cotter et Peter McCrory, Economic Scenarios for Transformative AI, The Anthropic Institute, document de travail n° 2026-02, septembre 2026 (tableaux 3 et 4).
- Anthropic, « Scenarios for our Economic Future », Econ Scenario Explorer, version 1.0, septembre 2026.
Questions fréquentes
Que dit l'étude d'Anthropic sur l'emploi ?
Elle ne prédit pas un futur, elle en modélise trois pour les États-Unis à l'horizon 2030. Dans le scénario modeste, l'emploi bouge à peine (chômage à 3,9 % contre 3,8 % sans IA). Dans le scénario intermédiaire, le chômage monte à 4,6 % et les salaires des métiers de la connaissance stagnent pendant que ceux des autres métiers progressent de 5,9 %. Dans le scénario extrême, le chômage atteint 11,9 %, et 17,9 % chez les travailleurs des métiers de la connaissance.
L'IA va-t-elle provoquer un chômage de masse d'ici 2030 ?
Selon ce modèle, seulement dans le scénario extrême, qui suppose une IA qui s'améliore elle-même et une adoption très rapide. Dans les deux autres, le chômage reste dans des niveaux déjà connus. Le répondant médian du sondage mené par Anthropic auprès d'Américains anticipe un chômage autour de 4,6 % en 2030.
Qui a écrit l'étude d'Anthropic sur l'économie ?
Anton Korinek, Charles I. Jones, Szymon Sacher, Tess Cotter et Peter McCrory, dans le document de travail « Economic Scenarios for Transformative AI » (The Anthropic Institute, n° 2026-02, septembre 2026). Une présentation grand public est en ligne sur anthropic.com, page « Scenarios for our Economic Future ».
Quels métiers sont les plus touchés selon Anthropic ?
Les métiers de la connaissance, c'est-à-dire le travail de bureau et d'analyse. Dans les scénarios intermédiaire et extrême, leurs salaires stagnent ou baissent, et certains travailleurs doivent changer de métier : l'étude cite des développeurs et des téléconseillers qui pourraient devoir devenir électriciens ou infirmiers, des métiers moins exposés à l'IA.
L'étude d'Anthropic s'applique-t-elle à la France ?
Non, pas directement. Le modèle porte sur l'économie américaine et ne donne aucun chiffre pour la France. Ses mécanismes (les métiers découpés en tâches, la part de la richesse qui glisse vers le capital) valent ailleurs ; ses niveaux de chômage ou de croissance, non.
